Et si l’intelligence artificielle et les données massives étaient les clés pour percer le plus grand mystère de la cosmologie moderne ? Installé sur le télescope Mayall en Arizona, l’instrument DESI (Dark Energy Spectroscopic Instrument) cartographie des millions de galaxies, de quasars et d’amas de matière noire pour comprendre l’énergie noire — cette force mystérieuse qui accélère l’expansion de l’univers. En combinant spectroscopie de pointe, algorithmes de machine learning et supercalculateurs, DESI ouvre une fenêtre inédite sur le cosmos et pourrait bien révolutionner notre compréhension de l’univers.
Le Dark Energy Spectroscopic Instrument (DESI) est un instrument astronomique de nouvelle génération installé sur le télescope Mayall de l’Observatoire national de Kitt Peak en Arizona. Sa mission : cartographier l’univers en trois dimensions avec une précision sans précédent, en mesurant les distances et les mouvements de millions d’objets célestes.
DESI repose sur une prouesse technique remarquable : 5 000 fibres optiques positionnées automatiquement par des robots, capables de capturer simultanément la lumière de 5 000 galaxies ou quasars. En une seule nuit, l’instrument peut collecter les spectres de plus de 100 000 objets célestes. Cette capacité massive permet de construire une carte 3D détaillée de l’univers, couvrant des milliards d’années-lumière.
Pourquoi l’énergie noire est-elle si importante ? Découverte dans les années 1990 (prix Nobel 2011), l’énergie noire est une force mystérieuse qui accélère l’expansion de l’univers. Elle représenterait environ 68 % du contenu énergétique du cosmos, mais sa nature exacte reste inconnue. Est-ce une constante cosmologique (comme l’avait proposé Einstein) ? Une nouvelle forme d’énergie dynamique ? Ou le signe que notre théorie de la gravité est incomplète ? DESI a été conçu pour répondre à ces questions.
Les oscillations acoustiques des baryons (BAO) sont l’un des outils clés de DESI. Ces oscillations sont des ondes de pression qui ont traversé l’univers primordial, laissant une empreinte caractéristique dans la distribution des galaxies. Elles servent de « règle standard » pour mesurer les distances cosmiques et retracer l’histoire de l’expansion de l’univers.

Infographie – DESI, l’IA et la Big Data : comment 5000 fibres optiques cartographient des millions de galaxies pour percer le mystère de l’énergie noire.
Le volume de données générées par DESI est colossal : plusieurs téraoctets par nuit, des milliards de spectres à analyser. Impossible de traiter ces données manuellement. C’est là que l’intelligence artificielle et la Big Data entrent en jeu.
Les algorithmes de machine learning (arbres de décision, forêts aléatoires, réseaux de neurones) sont entraînés à reconnaître les signatures spectrales des galaxies, des quasars et des étoiles. Ils classifient automatiquement des millions d’objets avec une précision supérieure à 99 %, libérant les astronomes des tâches répétitives.
Les réseaux de neurones profonds (deep learning) sont capables de déceler des variations infimes dans l’expansion de l’univers, noyées dans le bruit cosmique. Ils améliorent la détection des oscillations acoustiques des baryons (BAO) et permettent de mesurer les distances cosmiques avec une précision de l’ordre du pourcent.
Les supercalculateurs (comme ceux du Lawrence Berkeley National Laboratory) traitent en quelques heures ce qui aurait autrefois pris des décennies. Ils exécutent des simulations d’« univers virtuels » — des modèles où les paramètres de l’énergie noire et de la gravité sont modifiés — et comparent ces simulations aux observations réelles de DESI pour tester des hypothèses alternatives.
Les simulations utilisées par DESI mobilisent des milliers de cœurs de calcul et des centaines de téraoctets de mémoire. Sans l’IA et les supercalculateurs, l’analyse des données de DESI aurait nécessité des décennies de travail humain.
Les premières analyses des données de DESI (publiées en 2024-2025) ont confirmé le modèle cosmologique standard (ΛCDM) avec une précision inédite. Cependant, des anomalies subtiles commencent à émerger, qui pourraient remettre en question nos conceptions actuelles.
Dans le modèle standard, l’énergie noire est une constante cosmologique (Λ), c’est-à-dire une énergie du vide qui ne change pas dans le temps. Mais certaines mesures de DESI suggèrent que l’énergie noire pourrait être dynamique — sa densité aurait varié au cours des milliards d’années. Si cela se confirme, ce serait une découverte majeure, impliquant l’existence d’une nouvelle physique (un « champ » inconnu, comme le quintessence).
Une autre tension (déjà connue) persiste : la mesure de la constante de Hubble (vitesse d’expansion de l’univers) diffère selon qu’on l’obtient par l’étude du fond diffus cosmologique (univers jeune) ou par les supernovae (univers récent). DESI, en fournissant des mesures indépendantes des BAO, pourrait aider à résoudre cette tension — ou au contraire la renforcer, suggérant une faille dans le modèle standard.
En science, les anomalies sont souvent plus intéressantes que les confirmations. Ce qui ne colle pas avec les prédictions théoriques est le signe qu’il manque une pièce au puzzle. DESI est précisément conçu pour traquer ces anomalies et ouvrir la voie à de nouvelles théories.
DESI n’est que le début. Les avancées de l’instrument, combinées à l’IA et à la Big Data, ouvrent la voie à une nouvelle ère pour la cosmologie.
Une version améliorée (DESI-2) est déjà en projet, avec une sensibilité accrue et une couverture spectrale élargie. Parallèlement, d’autres instruments comme le télescope spatial Euclid (ESA) et l’observatoire Vera Rubin (LSST) complèteront les observations de DESI, offrant une vision multi-longueurs d’onde de l’univers.
L’IA ne se limite pas à l’analyse des données. Elle est également utilisée pour explorer des modèles théoriques alternatifs : théories de la gravité modifiée (f(R), MOND), énergie noire dynamique, ou même des scénarios plus exotiques (univers cycliques, cordes cosmiques). Les réseaux de neurones peuvent « apprendre » les équations de la physique à partir des données, une approche appelée « AI-driven cosmology ».
En cartographiant la matière noire (via l’effet de lentille gravitationnelle faible) et l’énergie noire, DESI nous aide à comprendre la partie invisible de l’univers — celle qui échappe à nos observations directes. À terme, l’objectif est de construire une carte complète de l’univers, des premières secondes du Big Bang à nos jours.
L’énergie noire est une forme hypothétique d’énergie qui remplirait tout l’univers et qui serait responsable de l’accélération de son expansion. Elle représenterait environ 68 % du contenu énergétique du cosmos (le reste étant : matière noire 27 %, matière ordinaire 5 %). Sa nature précise est inconnue : constante cosmologique (Einstein), champ dynamique (quintessence), ou signe que notre théorie de la gravité est incomplète. DESI a été conçu pour mesurer l’histoire de l’expansion et discriminer entre ces hypothèses.
DESI utilise les oscillations acoustiques des baryons (BAO) comme « règle standard ». Ces oscillations ont une échelle physique connue (environ 150 millions d’années-lumière). En mesurant la taille apparente de cette échelle dans la distribution des galaxies, les astronomes peuvent déterminer la distance des galaxies et retracer l’histoire de l’expansion de l’univers. Plus les galaxies sont lointaines, plus on remonte dans le temps, ce qui permet de voir comment l’énergie noire a influencé l’expansion au fil des milliards d’années.
L’IA intervient à plusieurs niveaux : 1) Classification automatique des spectres (identifier galaxies, quasars, étoiles). 2) Détection des signaux faibles (BAO, variations de l’expansion). 3) Nettoyage des données (suppression du bruit, correction des artefacts). 4) Simulation d’univers virtuels pour tester des modèles alternatifs. 5) Optimisation des observations (décider quelles galaxies observer pour maximiser la couverture). Sans l’IA, l’analyse des données de DESI serait impossible.
Oui. Les premières publications (2024-2025) ont confirmé le modèle standard avec une précision inédite (mesure des BAO à 0,5 %). Surtout, DESI a détecté des indices d’une possible variation de l’énergie noire dans le temps — une anomalie qui, si confirmée, serait une découverte majeure. Cependant, ces résultats sont encore préliminaires et nécessitent plus de données. La collaboration DESI prévoit de publier son analyse finale en 2026-2027.
DESI est unique par sa capacité à mesurer simultanément 5 000 spectres (grâce à ses fibres optiques robotisées). Les télescopes classiques ne peuvent observer qu’un seul objet à la fois, ou quelques dizaines. Cette capacité massive permet à DESI de cartographier des millions de galaxies en quelques années, là où d’autres instruments auraient besoin de décennies. De plus, la précision spectrale de DESI (résolution R ~ 3000-5000) est optimisée pour mesurer les BAO.