Il est 23 heures. Vous êtes au lit, fatigué, mais votre pouce défile mécaniquement sur l’écran de votre smartphone. Une catastrophe naturelle, un scandale politique, une nouvelle alerte sanitaire, une vidéo choquante. Vous devriez dormir, mais vous continuez à scroller, comme hypnotisé, cherchant sans le savoir une information qui vous rassurerait — mais qui ne vient jamais. Ce phénomène a un nom : le doomscrolling (de « doom », fatalité, et « scrolling », défilement). Apparu dans le langage courant pendant la pandémie de COVID-19, il est devenu un comportement chronique pour des millions de personnes. Mais pourquoi sommes-nous si attirés par les mauvaises nouvelles ? Quels effets ce comportement a-t-il sur notre santé mentale ? Et surtout, comment en sortir ? Cet article explore les mécanismes psychologiques, les conséquences et les solutions pour reprendre le contrôle de notre consommation d’information.
Le doomscrolling — parfois appelé « doomsurfing » — désigne l’acte compulsif de passer de longues périodes à parcourir des flux d’informations négatives ou anxiogènes sur les réseaux sociaux, les sites d’actualité, ou les applications mobiles, sans parvenir à s’arrêter. Le terme a émergé en 2020, pendant les premiers mois de la pandémie de COVID-19, alors que des millions de personnes confinées passaient des heures à lire des informations alarmantes sur le virus, les décès, les répercussions économiques et les restrictions.
Ce qui distingue le doomscrolling d’une simple consultation de l’actualité, c’est son caractère compulsif et contre-productif. La personne qui pratique le doomscrolling ne cherche pas à s’informer de manière rationnelle et limitée dans le temps. Elle est prise dans une boucle : plus elle lit de mauvaises nouvelles, plus elle se sent anxieuse, et plus elle ressent le besoin d’en lire davantage, comme si la prochaine information allait miraculeusement la rassurer. Ce n’est jamais le cas, et le cycle se répète.
Plus on consomme d’informations négatives, plus on a l’impression de « contrôler » la situation (en étant informé). En réalité, cette illusion de contrôle aggrave l’anxiété et renforce le comportement compulsif. C’est un cercle vicieux classique.

Infographie n°1 – Qu’est-ce que le doomscrolling ? Un cycle infernal : anxiété → consommation d’informations négatives → renforcement de l’anxiété.
Le doomscrolling n’est pas un comportement marginal. Les études récentes montrent qu’il touche une large part de la population, en particulier chez les jeunes adultes et les grands consommateurs de réseaux sociaux.
Selon une enquête menée par Pew Research Center en 2025, 68 % des adultes américains déclarent pratiquer le doomscrolling au moins occasionnellement, et 32 % le pratiquent quotidiennement. En France, une étude IFOP (2025) révèle que 58 % des personnes interrogées se reconnaissent dans ce comportement, avec une proportion plus élevée chez les 18-34 ans (72 %) que chez les plus de 55 ans (41 %). Le temps moyen passé à consulter des informations négatives est estimé à 52 minutes par jour, selon une étude du King’s College London (2025), et 35 % des 18-34 ans dépassent les 2 heures quotidiennes.
Les moments privilégiés pour le doomscrolling sont le soir (avant de dormir) et le matin (au réveil), ce qui aggrave les perturbations du sommeil. Les plateformes les plus concernées sont Twitter (désormais X), TikTok, Instagram, Reddit, et les applications d’actualité en continu.
Pour comprendre le doomscrolling, il faut se pencher sur plusieurs mécanismes psychologiques et neurologiques.
D’un point de vue évolutif, l’être humain est câblé pour prêter attention aux dangers potentiels. Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs devaient constamment surveiller leur environnement pour détecter les menaces (prédateurs, ennemis). Ceux qui étaient les plus vigilants avaient plus de chances de survivre. Aujourd’hui, notre cerveau a conservé ce biais : il accorde naturellement plus d’attention et de poids aux informations négatives qu’aux informations positives. Une mauvaise nouvelle a un impact émotionnel plus fort qu’une bonne nouvelle, et elle est mieux mémorisée.
Dans des périodes d’incertitude (crise sanitaire, guerre, crise climatique), le besoin d’information est intense. Nous avons l’impression qu’en étant informés, nous pourrons mieux anticiper les dangers, nous préparer, et donc reprendre un peu de contrôle sur notre vie. C’est une illusion, mais elle est puissante. Le doomscrolling est une tentative (vaine) de transformer l’incertitude angoissante en certitude — même si cette certitude est négative.
La FOMO, bien connue sur les réseaux sociaux (peur de rater une soirée, un événement), s’applique aussi à l’actualité. Nous craignons qu’une information importante nous échappe si nous ne restons pas connectés. Cette peur est entretenue par les algorithmes qui nous poussent à revenir sans cesse.
Parfois, en scrollant, on tombe sur une information intéressante, une bonne nouvelle, ou un contenu divertissant. Ce renforcement positif (rare, mais présent) rend le comportement addictif. C’est le même mécanisme que celui des machines à sous : on ne sait pas quand la « récompense » viendra, mais elle vient parfois, ce qui nous pousse à continuer.

Infographie n°2 – Les quatre mécanismes : biais de négativité, besoin de contrôle, FOMO, renforcement intermittent.
Ce comportement compulsif a des répercussions bien plus profondes qu’une simple perte de temps. De nombreuses études scientifiques ont documenté ses effets négatifs.
En se concentrant sur les nouvelles négatives, on alimente une perception exagérée des dangers et des crises dans le monde. Le monde semble plus dangereux qu’il ne l’est réellement (phénomène de « disponibilité » : les informations facilement accessibles — les catastrophes — dominent notre perception). Cette anxiété généralisée peut devenir chronique et affecter la qualité de vie. Dans les cas sévères, elle peut même entraîner des attaques de panique.
Le flux continu d’informations alarmantes contribue à un sentiment d’impuissance (learned helplessness) : quoi qu’on fasse, le monde va mal, on ne peut rien y changer. Ce désespoir nourrit une vision pessimiste du monde, qui est un terrain fertile pour la dépression. Une étude de 2024 a montré que les personnes pratiquant le doomscrolling quotidiennement avaient un risque 40 % plus élevé de présenter des symptômes dépressifs modérés à sévères.
Le doomscrolling est souvent pratiqué le soir, au lit. Deux facteurs se conjuguent : l’exposition à la lumière bleue des écrans (qui inhibe la mélatonine, l’hormone du sommeil) et le contenu anxiogène (qui active le système nerveux sympathique, la réponse « combat-fuite »). Résultat : endormissement plus long, sommeil plus fragmenté, moins réparateur. La fatigue accumulée aggrave à son tour l’anxiété et la dépression.
Même si l’on pourrait croire que rester informé nous connecte au monde, le doomscrolling a l’effet inverse. Il encourage l’isolement, car le temps passé à scroller est du temps non passé avec des proches. De plus, la vision pessimiste du monde peut rendre les interactions sociales moins agréables et pousser à l’évitement.
Selon une étude de l’Université de Glasgow (2025), les personnes qui pratiquent le doomscrolling plus de 45 minutes avant de se coucher perdent en moyenne 52 minutes de sommeil par nuit, et leur qualité de sommeil (profondeur, cycles REM) est réduite de 30 %.
Tout le monde n’est pas égal face au doomscrolling. Certaines populations sont particulièrement vulnérables.
Les jeunes sont les plus grands consommateurs de réseaux sociaux et les plus familiers avec le scrolling infini. Ils sont aussi plus exposés aux algorithmes amplificateurs de contenu. Selon l’étude IFOP (2025), 72 % des 18-34 ans déclarent pratiquer le doomscrolling, contre 41 % des plus de 55 ans. Les jeunes sont également plus sensibles à l’anxiété climatique (eco-anxiety) et à l’anxiété liée à l’avenir économique.
Le doomscrolling est à la fois un symptôme et un facteur aggravant des troubles anxieux et dépressifs. Une personne déjà anxieuse sera plus attirée par les informations négatives (biais d’attention vers les menaces), et l’exposition à ces informations renforcera son anxiété. C’est un cercle vicieux. Les cliniciens recommandent désormais de dépister le doomscrolling chez les patients anxieux.
Les personnes qui manquent de contacts sociaux (personnes âgées isolées, personnes vivant seules, personnes à mobilité réduite) peuvent utiliser les réseaux sociaux et l’actualité comme substitut aux interactions humaines. Le doomscrolling devient alors une occupation solitaire qui aggrave l’isolement.
Les plateformes sociales (TikTok, X, Instagram, Facebook) ne sont pas neutres. Leurs algorithmes sont conçus pour maximiser le temps passé sur l’application (engagement). Or, les contenus négatifs, choquants ou anxiogènes sont statistiquement plus engageants que les contenus neutres ou positifs. Les algorithmes apprennent donc rapidement à privilégier ces contenus.
Le phénomène de la « chambre d’écho » (echo chamber) aggrave la situation : plus vous consultez des contenus négatifs sur un sujet (ex. guerre, climat, politique), plus l’algorithme vous en montrera, vous enfermant dans une bulle d’informations alarmistes. La diversité des points de vue et des tonalités (positives, constructives) s’efface.
Une étude de l’Université de Stanford (2024) a montré que les algorithmes de recommandation de TikTok amplifient les contenus négatifs de 35 % par rapport à un flux aléatoire. Sur X (anciennement Twitter), les tweets négatifs reçoivent 45 % plus d’engagement que les tweets positifs, ce qui incite les créateurs de contenu à produire toujours plus de négativité.
Les concepteurs de ces plateformes ne cherchent pas à rendre leurs utilisateurs anxieux, mais ils cherchent à maximiser le temps d’écran. L’anxiété est un effet secondaire, pas un objectif. Cependant, certains chercheurs estiment que ces entreprises ont une responsabilité morale et devraient modifier leurs algorithmes pour promouvoir un contenu plus équilibré.
Si vous vous reconnaissez dans ce portrait, sachez qu’il est possible de briser le cycle. Comme tout comportement compulsif, cela demande une prise de conscience et un effort conscient. Voici des stratégies concrètes.

Infographie n°3 – Cinq stratégies efficaces : fixer des limites, désactiver les notifications, pleine conscience, rechercher du positif, se déconnecter.
Utilisez les outils intégrés à votre smartphone : Screen Time (iOS) ou Digital Wellbeing (Android). Fixez une limite quotidienne pour les applications problématiques (Twitter, TikTok, actualités). Une limite de 30 minutes par jour est un bon début. Vous pouvez également utiliser des applications comme Freedom, Offtime ou StayFree.
Les notifications perpétuelles alimentent l’envie de rester connecté en permanence. Désactivez les alertes d’actualité de toutes vos applications. Ne vérifiez les nouvelles qu’à des moments précis (ex. 10 minutes le matin, 10 minutes le soir).
La pleine conscience aide à reconnaître les émotions (anxiété, frustration) et les pensées (« je dois être informé ») sans y réagir automatiquement. Avant d’ouvrir une application, demandez-vous : « Pourquoi je veux faire cela ? Est-ce que j’ai besoin de cette information maintenant ? ». Des applications comme Petit BamBou ou Headspace peuvent aider.
Toutes les nouvelles ne sont pas mauvaises. Il existe des sites dédiés aux informations positives, comme Good News Network, Positive News, ou en France Le Média Positif. Diversifiez vos sources pour rééquilibrer votre perspective sur le monde. Consacrez un temps égal aux bonnes nouvelles.
Parfois, la meilleure solution est de s’éloigner complètement des écrans. Accordez-vous des moments de déconnexion : une heure par jour sans téléphone, une journée par semaine (ex. dimanche), ou même une semaine par an (vacances sans écran). Lisez un livre, promenez-vous, rencontrez des amis.
Paradoxalement, la technologie qui contribue au problème (les algorithmes amplificateurs) pourrait aussi faire partie de la solution. L’IA peut être utilisée pour détecter et prévenir le doomscrolling.
Des applications expérimentales utilisent l’IA pour analyser les habitudes de navigation en temps réel. Si l’IA détecte que l’utilisateur est en train de doomscroller (temps passé sur des contenus négatifs, heure tardive, fréquence de défilement élevée), elle peut déclencher une intervention : afficher un message d’alerte (« Vous semblez anxieux, voulez-vous faire une pause ? »), proposer un contenu alternatif (vidéo relaxante, bonne nouvelle), ou verrouiller temporairement l’application.
Des algorithmes d’IA pourraient être paramétrés pour recommander un mix équilibré de contenu : 50 % d’informations neutres ou constructives, 30 % de divertissement, 20 % d’actualités sérieuses (incluant des bonnes nouvelles). C’est une question de design éthique. Certaines plateformes (ex. Mastodon, certaines versions de Reddit) permettent déjà à l’utilisateur de choisir le type d’algorithme.
Des outils comme Google Digital Wellbeing et Apple Screen Time intègrent des fonctions basiques. Les versions futures pourraient utiliser l’IA pour personnaliser les limites en fonction de l’état émotionnel de l’utilisateur (détecté via l’analyse de la fréquence cardiaque sur une montre connectée, ou via les patterns de frappe).
Des chercheurs développent des « IA compassionnelles » capables de reconnaître la détresse psychologique (via le langage, le rythme de frappe) et d’interagir avec empathie, à la manière d’un assistant bienveillant. Ces IA pourraient, à terme, remplacer les algorithmes neutres actuels et aider les utilisateurs à consommer l’information de manière plus saine.
Le doomscrolling n’est pas une fatalité. En prenant conscience du phénomène et en adoptant des stratégies actives, il est possible de retrouver une relation plus saine avec l’actualité.
Plutôt que de subir un flux continu et aléatoire, choisissez des moments dédiés à l’information (ex. 10 minutes le matin, 10 minutes le soir). Sélectionnez des sources fiables et diversifiées, et évitez les contenus « putaclic » (clickbait) conçus pour susciter l’émotion.
Avant de lire un article, demandez-vous : « Cette information va-t-elle m’aider à agir, ou va-t-elle simplement me rendre anxieux ? ». Une information sur une nouvelle loi fiscale peut être utile (elle vous concerne directement). Une information sur une catastrophe naturelle à l’autre bout du monde, que vous ne pouvez pas influencer, est anxiogène. Apprenez à ignorer ce qui est hors de votre cercle de contrôle.
Les écoles et les universités commencent à intégrer des modules sur la consommation critique de l’information, les biais cognitifs, et la santé mentale numérique. La Finlande, pays pionnier en éducation aux médias, a montré que des citoyens mieux formés sont moins vulnérables à la désinformation et au doomscrolling.
Le doomscrolling n’est pas officiellement reconnu comme un trouble psychiatrique dans le DSM-5 (manuel diagnostique des troubles mentaux). Cependant, il est considéré comme un comportement problématique lié à l’usage excessif des réseaux sociaux et de l’information en continu. Les mécanismes sont proches de ceux de l’addiction comportementale (renforcement intermittent, perte de contrôle, conséquences négatives). De plus en plus de psychologues le prennent en charge dans leurs consultations.
La différence est dans la compulsion et les conséquences. Une veille informationnelle normale est : limitée dans le temps (30-60 minutes par jour), programmée (à des heures fixes), intentionnelle (on cherche une information précise), et ne génère pas d’anxiété excessive. Le doomscrolling est : non limité dans le temps (on ne peut pas s’arrêter), réactif (on scrolle parce qu’on est anxieux), sans objectif précis, et génère de l’anxiété, de la fatigue et un sentiment d’impuissance.
Les études montrent des différences modestes. Selon Pew Research (2025), les femmes pratiquent légèrement plus le doomscrolling que les hommes (71 % contre 65 %), peut-être en raison d’une sensibilité plus élevée aux risques (biais de négativité plus marqué). En revanche, les hommes consacrent en moyenne plus de temps par session (65 minutes contre 48 minutes). Les différences sont cependant faibles et les études sont contradictoires.
Dans des cas très limités, oui. Pendant une crise qui vous concerne directement (ex. alerte météo, incendie à proximité), rester informé en continu peut être utile pour la sécurité. De même, les professionnels de l’information (journalistes, analystes) peuvent avoir besoin de suivre l’actualité en continu — mais ils sont formés à le faire sans céder à l’anxiété. Pour le grand public, les bénéfices sont très rares et largement contrebalancés par les effets négatifs.
Pas forcément. La suppression totale est une solution radicale, qui peut être efficace pour certaines personnes très vulnérables, mais elle n’est pas nécessaire pour la plupart. Une approche plus équilibrée consiste à : limiter le temps, désactiver les notifications, suivre uniquement des comptes positifs ou constructifs, utiliser des applications de bien-être numérique. L’objectif est de reprendre le contrôle, pas de se couper du monde.
Oui. Des applications comme Freedom, Offtime, StayFree ou AppBlock permettent de bloquer temporairement les applications problématiques. Digital Wellbeing (Android) et Screen Time (iOS) sont intégrés aux smartphones. Des applications plus spécifiques comme Intenta ou ActuFlow (françaises) proposent des interfaces épurées et des limites intégrées. Le choix dépend de vos habitudes et de votre niveau de difficulté à vous contrôler.